• Liaison directe

    L'espace infini est-il vide ? Est-ce que la pensée peut voler plus loin et plus vite que la lumière ? Le manteau du hasard est bien commode pour recouvrir nos faiblesses, nos lâchetés et nos choix de facilité. Mais qu'en est-il du miracle ?

    Liaison directe

    Là, maintenant, face au sas, je ne me sentais plus aussi sûr de moi. Dans quelques minutes, le temps nécessaire pour effectuer de menues vérifications de routine, je me jetterai au dehors. Dans l’espace.

    Oui, je sais bien, c’est devenu tellement habituel aujourd’hui... A part les responsables de la mission, là-bas, sur Terre, la femme, les gosses et qui sait, le chien, peu de monde palpitait encore en voyant un astronaute effectuer une sortie dans le vide. Mais quand même. En plus je n’ai ni femme, ni gosse et pas même un poisson rouge. Seulement un directeur plus ou moins honnête, qui en ce moment ne rêvait que d’une seule chose:

    Pourvu que ça foire !

    En temps normal, c’est déjà le pincement au coeur avant le grand saut, mais dans ces conditions, bonté divine ! C’est presque la nausée qui me ronge intérieurement. Il faudrait pas que cela me prenne dans le casque.

    J’avais été fou d’accepter. Mais la somme, quand même, c’était quelque chose. Trois personnes partageaient avec moi ce lourd secret: mon patron, déjà cité; Ralph, mon collègue de mission, et un représentant véreux d’une compagnie télévisée qui ne l’est pas moins.

    Jugez plutôt : soit une Agence Spatiale au bord de la faillite, en quête désespérée de subventions et en mal de programmes originaux, un public qui ne compte plus les lancements et une proposition de relance, pas tout à fait ce qu’il y a de plus légal...

    Car il s’agit d’élaborer LE scénario catastrophe ! La grande idée lumineuse qui marie la science et le «direct», et qui me permet d’arrondir notablement mes fins de mois.
    Juste une condition : jouer le rôle du héros spatial en perdition, attendant gentiment d’être récupéré, après une opération de secours méticuleusement préparée et «miraculeusement» réussie. Trois fois rien, quoi. Il faudra juste que je fasse pendant un certain temps battre les -milliards, espérait-on- de poitrines des honorables et naïfs téléspectateurs, par de longs discours radio pathétiques. Aucun problème, j’ai revu tous les films sur le sujet. Et puis j’ai fait une année de théâtre.

    Et puis j’ai fait du scoutisme aussi, et on m’avait dit que mentir, c’était pas joli-joli. Oui d’accord, pourtant le chèque...
    «O.K. Maxime, tout est paré, tu peux te lancer»

    C’était Ralph qui venait d’interrompre une angoisse grandissante. J’ai coupé court à toute pensée, et mis en marche les automatismes répétés inlassablement lors des précédentes sorties comme lors des entraînements.

    Le but officiel de cette «manoeuvre délicate», comme aimaient à le souligner les journalistes, -tout en sachant fort bien que le «délicat» ne nourrit pas son homme, encore moins l’audimat- consistait en je ne sais quel prélèvement en apesanteur, dans le triste espoir que quelque morne trouvaille bactériologique réveille l’intérêt public pour la «vie extraterrestre» (autre grande merveille relancée de temps à autre lors des reportages).

    Nul n’y croyait, de toute façon. Il y avait longtemps maintenant que les opérations en orbite ne captivaient plus que les spécialistes, et encore

    Bon alors voilà, je me promène un petit peu, je fais un sourire sous ma visière, qui restera invisible à la caméra. C’est que cela palpitait sous la combinaison. On a beau savoir à quoi s’attendre, c’est quand même tenter le diable que de simuler un accident dans un tel milieu. Penser au bonus, s’extasier sur le nombre impressionnant de zéro qui suit le 9, un si grand nombre, qu’il faut mettre des points pour les séparer par groupe de trois, dans la rubrique payer contre ce chèque... Bon sang, ça doit quand même valoir le coup!

    Maintenant. J’ai commencé par une petite question inquiète, un peu comme un personnage de «cartoon» qui s’aperçoit qu’il n’a plus de sol sous lui, et qui ferait «ho ho!» en regardant bêtement le téléspectateur. Il y avait une chose bizarre, une opération pas correcte (Houston, we have a problem) mais ce coup-ci, j’en connaissais parfaitement les causes. Cela devait être suffisant pour mettre la puce à l’oreille aux quelques irréductibles reporters qui, contre vents et marée, s’acharnaient à continuer à suivre au Central, sur Terre, ce genre d’opération. Je les imaginais, semblables à des vautours, commencer à déployer leurs ailes, en vue de la curée. Parmi eux il y aura peut-être un petit jeunot qui se fera un nom grâce à moi, qui sait ?

    Une petite pensée pour se donner bonne conscience. Puis le problème s’accentua, encore un message...

    Et l’accident arriva ! Je me suis retrouvé flottant dans le vide, détaché de la navette, incapable, pour x raisons techniques, de la rejoindre. En prime, la petite explosion qui m’avait détaché de ma nef bien-aimée m’en écartait à grande vitesse, et avait provoqué un mouvement tournant qui me faisait virevolter sur moi-même, comme une toupie, lente certes, mais comme une toupie qui ne voudrait plus stopper.

    (suite à la demande...)

    Cette nouvelle est une des deux seules que j'ai tenté de présenter à un concours, en 2001. On a trouvé son intérêt "limité". Mais j'ai quand même eu la satisfaction, quoique écarté au final, d'avoir été préselectionné et de savoir que quelque-uns des membres du jury ont été séduits par certains de ses aspects.
    C'est un style que maintenant je trouve parfois un peu gauche et timoré.


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