• Les Portes... final

    Le Passage
    Ils arrivèrent à l’aube en vue du fjord. Ils abandonnèrent les motoneiges de police trop repérables et continuèrent à pied. Ingrid était transie de froid et fatiguée, mais le temps pressait. Il fallut encore une longue et pénible marche pour se diriger vers la maison côtière.
    Mais à mi-chemin, il rencontrèrent la « sœur » de Kurt, l’énergique petite norvégienne qui avait recueilli Heimdall, il y a sept ans. Elle les fit monter dans sa camionnette électrique et ils arrivèrent sans plus d’encombre à destination.
    Il était encore largement temps jusqu’à minuit.

    Sur le rivage, le guerrier à l’armure d’or prit son corps et sonna, par trois fois. La mer sembla se couvrir de brume, comme si un mur barrait l’ouverture du fjord. Le temps pourtant paraissait interminable à tous, car ils savaient que Ragnar s’il n’était pas mort, n’abandonnerait pas aussi facilement la lutte. Mais il fallait encore qu’il les retrouve.
    Une barque silencieuse se mut sur l’eau totalement calme de la mer. Sa proue était sculptée d’un dragon. A son bord était un petit homme à la barbe épaisse comme un taillis. Il paraissait usé et fatigué. Pourtant une joie indicible orna son visage ridé comme une pomme de pin lorsqu’il reconnut à côté du Gardien en armure d’or, la ravissante jeune fille aux cheveux de feu, qui attendait.

    Elle aussi était harassée, et tenait avec peine, soutenue par la Norvégienne. Elle s’inquiéta d’abord de ce nouveau venu, mais à la vue de son sourire, des souvenirs tendres remontèrent en elle.
    « Fenryr !
    - Et tu me reconnais en plus ! Oh ma Dame ! Quel bonheur de vous savoir enfin réunis tous les deux ! Et toi Heimdall ! Comme mon cœur a pu saigner lorsque je découvris la plage vide et abandonnée, au matin du jour suivant ton départ ! Mais vous êtes saufs, c’est le principal !
    - Pressons, pressons Fenryr, je suis moi aussi très heureux de te revoir, mais le danger rôde. Il nous faut partir au plus vite. De plus notre présence met en danger Yolande, que voici. C’est elle qui m’a aidé et guidé pendant ces sept longues années. C’est aussi elle qui m’a soufflé un plan que seul un esprit féminin aurait pu inventer, et qui m’a permis de me servir de Loki, alors qu’il croyait se servir de moi.
    - Elle a donc amplement mérité de nous accompagner, bien qu’humaine ! » répliqua le nain, soudain sérieux.
    - Je serais très curieuse de visiter votre monde. Mais je suis attachée au mien. Nous en avons longuement discuté avec Heimdall. Je sais qu’une vie humaine ici a autant sa place, son rôle et son importance que les vôtres.
    - Hum... Mais tu sais maintenant beaucoup de chose. Si tu le divulguais, l’Adversaire chercherait à te trouver pour t’empêcher de lui nuire. Nous t’avons donc mise dans une situation bien dangereuse pour une simple mortelle.
    - Je tiendrais ma langue. Cela fait sept ans que je l’ai prouvé à Heimdall. Je sais garder un secret.
    - Un secret bien lourd ma foi, mais si telle est ta décision. Sache que tu ne resteras pas longtemps seule ici. Nous serons là de temps à autre, nous ou l’un des nôtres.
    Mais toutes nos approches doivent rester très secrètes, et ce sera très discret, car dès que nous agissons au grand jour, le Mal sait et vient à notre suite. Ce sera comme un oiseau qui te rendra visite, ou une feuille qui se posera sur le livre que tu seras en train de lire...
    Mais sache que quoi qu’il t’arrive, le jour de ton grand Départ, quand tu quitteras ces rivages pour remonter jusqu’à nous, nous serons là pour te guider.
    - Et ni Heimdall ni Veya ne t’oublieront, petite soeur !»
    Ingrid pleurait en lui disant cela. Elle aurait aimé avoir le temps de plus la connaître.
    «Et tu peux croire notre serment, car il durera tant que l’Adversaire ne nous aura pas anéantis. Et je souhaite que cela ne soit jamais. Adieu donc ! »

    La petite norvégienne, sa casquette vissée sur le front, les embrassa, et leur fit aussi ses adieux. Elle apparaissait très forte aux trois voyageurs, qui ne purent s’empêcher d’admirer son courage. Bientôt la barque disparut au sein de la brume, tandis que retentissait le cor sacré.
    «Moi non plus je ne vous oublierais pas. Et mon coeur est vaste, très vaste.»
    La petite femme leva un sourcil noir, et ne put s’empêcher de soupirer.


    Terrible retour
    Fenryr, Veya et le Gardien arrivèrent dans une mer tempétueuse, pleine de rafales de glace et de douleurs. Ils passèrent à travers de terrifiants navires, et ne durent leur arrivée sains et saufs sur la plage que grâce à leur petite taille et au talent de navigateur de Fenryr, qui prit cette fois la direction de la barque enchantée.
    Mais la bataille faisait rage au point qu’aucun des ennemis ne parut remarquer l’arrivée de ce petit groupe. Jusqu’à ce que Heimdall débarque. Alors peu à peu une trouée énorme se créa dans les rangs serrés des adversaires, tandis qu’une immense clameur de joie parcourut le rang des assiégés, qui tentaient depuis le début de l’Ouverture de repousser vague après vague l’assaut des envahisseurs hurlants et gesticulants de fureur.
    Les champions firent une trouée jusqu’à la barque, d’où ils ramenèrent vers la sécurité intérieure Veya et Fenryr. Heimdall continuait à faucher comme des blés murs la marée grouillante des démons.
    Mais la poigne de fer de Ragnar leur manquait. Leurs autres chefs, voyant le retour de Heimdall, jugèrent inutile de continuer une bataille qui ne serait plus qu’une simple boucherie, et ils renoncèrent à l’assaut. Bientôt la mer se calma, pleine des débris de sa colère, tandis que ressortait le soleil. Les nuages s’effilochèrent, les rafales cessèrent, neige et glace disparurent.
    Ce fut comme l’éclatement d’un Printemps qu’on aurait retardé depuis de longues années. Veya, sans avoir encore tout retrouvé d’elle-même, par sa seule vertu de Déesse du Printemps, souriait à l’île, et l’île lui souria.

    On profita des jours suivants pour envoyer des gardes en mission dans le monde des Hommes. Certes, l’Ennemi en ferait autant, et beaucoup ne reviendraient pas lors de la prochaine Ouverture, mais telle était la charge maintenant éternelle du Gwenwed.
    Une charge qui était acceptée, non avec résignation, mais avec courage, dès lors que le Gardien et Veya resteraient unis pour défendre les Portes.
    Mais une peine demeura dans leur coeur, car malgré leur promesse, nul ne retrouva la courageuse petite Yolande.



    Epilogue
    Un homme qui devait être de haute stature, avec une horrible cicatrice sur le visage, comme si un fauve le lui avait dévoré, arriva en rampant devant une petite maison côtière de l’Office de l’écosystème.
    Il souffrait horriblement, et cela ne faisait qu’augmenter la haine qui brûlait en lui.

    «Ce beau pays viking a donc perdu son protecteur, Ragnar?»
    L’homme parut étonné de s’entendre ainsi nommé. Dans sa haine, il lui avait semblé sentir une Présence, mais tout était si bousculé dans sa tête qu’il ne l’avait pas vraiment réalisée. Il regarda la Femme aux longs cheveux noirs, aux pieds de qui il avait abouti dans sa ténacité et son désespoir.
    «Toi ici Déesse ? Alors tu sais déjà tout. Oui le sang de Gonnh a été vengé. Ounri a été renvoyé dans les limbes. Mais il m’a cruellement blessé. Aide-moi.
    - Quand cesseront donc ces vengeances et tout ce sang, Ragnar?
    - Ils sont passés n’est-ce pas ? Ils ont réussi à rentrer ?»

    Curieusement, le rictus de Ragnar ressemblait presque à un sourire.
    «Oui, ils sont rentrés. Heimdall monte à nouveau la garde, assisté de Veya.»
    Il savait que pousser un hurlement de rage ne servait en rien en face d’Elle.
    «Je le tenais. J’aurais pu le tuer. Je l’avais déjà tué ! C’est Toi qui les as aidés n’est-ce pas ? C’est Toi que je n’ai même pas su deviner derrière ton masque!
    - On ne se met pas impunément en travers de ma route, Ragnar. Et le destin d’Heimdall et de Veya est de s’aimer, pour que survive la lutte. Au fond c’est ce que tu préférais non ?»

    Le regard de Ragnar, étrangement, se calma, et il tendit les yeux vers la mer, apaisé.
    «Qu’est-ce que je veux vraiment au fond ? Qu’est-ce que nous voulons tous?»
    La Femme se tourna à son tour vers la mer. Elle poussa un profond soupir.
    «Je vais t’aider Ragnar. Je vais t’aider.»

    FIN


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 19 Février 2009 à 03:42
    Snif c'est fini :)
    Mais je ne reste pas sur ma faim. Non.
    Je suis satistaite,j'aime ce final tout en ouverture, qui laisse présager que durant des éons encore et encore, ces formidables dieux, guerriers et gardiens s'affronteront tout en se soutenant, dans une formidable ode à la combativité qui nous meut tous, jusque dans cette vie terrestre. Affrontements et défis oui, colère, et haine aussi, mais il me semble entrevoir finalement au coeur même de celle ci, un amour une fierté et un respect plus grands encore, dissimulés sous ces dehors épiques qui n'en sont peut-être que l'étrange expression. Ne dit-on pas que les amis s'affrontent bien souvent, se défient ? Et dans toute Grande histoire, les deux plus vaillants ennemis sont toujours ceux qui s'admirent et se respectent le plus. Quel sens aurait leur vie, si finalement l'un ou l'autre venait à succomber? Plus aucun.
    J'adore cette histoire, elle aura su me mener sur bien des pentes enchantées, durant plusieurs semaines, et je ne doute pas qu'elle restera ancrée en moi, longtemps. Merci !
    2
    LoupdesNeiges Profil de LoupdesNeiges
    Vendredi 20 Février 2009 à 11:04
    Ravi d'avoir su te captiver jusqu'au bout. C'est moi qui te remercie d'avoir eu la volonté de poursuivre jusqu'au bout la lecture, et d'en arriver à une conclusion aussi lucide.

    La "Louptothèque" reste à ta disposition ! 
    3
    Vendredi 20 Février 2009 à 15:46
    Je n'hesiterai pas à me lancer prochainement au coeur d'une autre de tes histoires, mais pour l'instant, je me laisse encore un peu porter par ces chants barbares et poétiques qui flottent dans mon crâne :)
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