• Le Sentier (complet)

    L'expérience surnaturelle d'un marcheur le temps d'un sentier.
    Ce marcheur doit n'être là, à l'origine que pour atteindre une destination.
    Il va l'atteindre.
    Mais ce qu'il prend pour un raccourci va l'amener bien loin.
    Au pays des contes. Juste la durée d'un rêve.

    L'individu -notre héros- doit marcher d'un pas pressé. Il ne peut pas bien sûr, parfois, ne pas laisser son regard s'accrocher; à un arbre, un buisson, un reflet.
    Mais il DOIT. Ne me demandez pas ce qu'il doit faire, d'ailleurs lui-même en est-il bien conscient ? Il doit faire vite, c'est tout.
    Parce qu'il a une montre au poignet, un monstre aux aguets; l'avaleur de temps, l'avaleur de vie, à la vitesse chronométrée d'une aiguille qui dévore seconde après seconde le trajet.

    Peut-être qu'il faut à ce voyageur  matinal arriver vite au prochain village, à moins qu'il ne rentre chez lui?
    Qu'importe, sa place n'est pas d'être en chemin. Et si je vous disais qu'il est bûcheron, médecin, chasseur, facteur ou simple flâneur, pourquoi ne vous raconterais-je pas non plus toute sa vie ?
    Mais à quoi bon, ne la connaissez-vous pas bien sa vie : n'en faites-vous pas vous-même l'expérience jour après jour?

    Enchaîné à Chronos, au tic-tac de son Maître tout-puissant, il va faire une rencontre, celle de la liberté, la vraie, pas celle qu'on vous vend dans les journaux ou sur les affiches de gare, mais simplement...
    Entre deux secondes, entre un tic... et un tac, l'espace d'un instant, l'instant d'un immense espace, d'une simple éternité.

    C'est le froid qui a dû le toucher en premier. Chauffage central, voiture climatisée, atmosphère linéaire, le long d'une moyenne température artificiellement maintenue.
    Là, non. Un bon froid mordant a su dépasser les plis de son anorak et de son pantalon velours. Cela picote, cela ravive, et le regard jusque-là vide s'anime, au rythme des légers nuages que dégage chaque expiration.
    L'ennui c'est qu'il accélère pour se réchauffer, le bougre !

    Mais son oeil accroche pourtant la rosée qui perle entre les deux ailes d'une feuille; comme un oiseau qui porterait et emporterait son âme dans son bec.
    Peut-être même l'a-t-il avalée, car maintenant il se voit LUI.
    Marcher d'un pas pressé et presque indiscret : ne dérange-t-il pas par son empressement la lenteur immuable d'un champs paresseux qui s'éveille d'une nuit froide ?
    Au loin la brume stagne encore dans un vallon et un vol de merle, non... de corbeaux se dirige vers lui. Vers lui ?

    Vertige impalpablement rapide, battement accéléré du coeur, et le voilà à nouveau sur le chemin. Il doit même s'arrêter pour porter sa main à sa poitrine. Il a comme on dit, le "souffle coupé". Mais où était-il à l'instant ?
    A-t-il rêvé tout en marchant, lui chez qui le froid venait de faire disparaître tout sommeil encore résiduel?
    Pourtant il y a bien un vol de corbeaux, TOUT LA-HAUT, qui croise celui d'un autre oiseau... Il aurait juré qu'il avait volé avec lui. Peut-être mieux... en lui.

    Tic-tac... Le ventre affamé de l'aiguille affolée lui rappelle qu'il DOIT. Pas le temps de rêvasser, "le rêve c'est la nuit" et la nuit est passée.
    Le bon rythme cardiaque, presque calqué sur celui de l'éternelle trotteuse est revenu, et avec lui, il faut repartir.
    Marcher dans le chemin encore tout humide et parfois boueux. Il a plu cette nuit dirait-on, et une ornière de trop, dans un grand bruit de succion, alourdit sa chaussure d'une épaisse enveloppe de boue. Il n'a pas fait attention et a mis son pied en plein dans ce vestige de flaque.
    Décidément, il constate encore combien son esprit est absent.

    Ce n'est pas de sa faute, il ne tient pas en place avec tout ce vent, comme un chapeau qui s'envole et devient lui-même le vent, qui bruisse dans le feuillage de ces arbres qui forment bosquet au milieu d'un champs vallonné. Au loin il peut voir ce marcheur qui continue sa route comme un automate. Encore une rafale et le revoici sur le chemin. Comme si son âme avait un instant été aspirée...
    Où peut-être bien "inspirée"?

    Mon Dieu déjà un quart d'heure passé! Il ne vente pas assez fort pour arracher le bracelet trottinant au poignet de son esclave et pourtant.... Il a de quoi être troublé par ses "absences" l'homme pressé!
    Il rêve ? Il ne s'est pas réveillé ce matin?
    Il regarde à droite, à gauche si il n'y a personne et s'envoie lui-même une bonne claque sur la joue... Et s'accroche avec la boucle de son bracelet-montre en retirant la main.
    Une goutte de sang tombe sur le chemin, s'introspire entre les racines, fond dans la terre, dérange un insecte, remonte comme la sève dans le tronc d'un vieil arbre noir et sans feuilles, un bourgeon lui pousse, éclôt une fleur, la larme rubis rougit ses pétales que le vent disperse.

    Il a vu cet arbre fleurir instantanément. Il a vu son visage aux yeux écarquillé de surprise. Il était cette perle empourprée qui a traversé le sol pour remonter dans l'arbre à la vitesse d'un éclair.

    Qu'est-ce... ? Son coeur bat la chamade, il couvre le tic-tac, il NE DOIT PLUS.
    Il voit. Il saigne. Il souffle, il grogne. Les fourrés sont épais, le sol bas, la terre dans son nez. Les sous-bois s'écartent, il sent son corps puissant mais douloureux. Aboiements de chiens. Devant il est acculé. Il se retourne. Il leur fera face. Le chasseur est là, il le vise de son arme.

    Pan !
    Le coeur sursaute, tiendra-t-il le coup sous tant d'émotions qui s'enchaînent?
    Il est à nouveau là, sur la sente. Au loin , dans les fourrés bordant les champs, des chiens aboient. Un sanglier hurle et se débat  dans un dernier soubresaut.
    Une autre goutte de sang tombe à terre...

    Maintenant il est tonnerre, il est l'éclair qui zèbre de son tranchant d'acier le ciel désormais couvert. Il est comme une goutte de sang... Une... Mille ! Gouttes de pluie. Mille arbres, mille corneilles, un étang, une montagne!
    IL EST... IL EST...

    Tard. Au loin une cloche sonne. On l'entend vaguement malgré l'orage.
    Notre voyageur est trempé. Sa coupure s'est lavée, et a cessé de saigner.
    Il regarde sa montre, geste rassurant parce que geste familier, geste presque dégradant parce que craintive appréhension devant l'ivresse d'une étrange impression.

    Il est un chiffre. Qui il ?

    JE fus l'oiseau, JE fus le vent. JE fut l'ivresse mais je ne suis pas une heure.
    Ni un jour, ni un an. Cette montre indique une heure. Elle n'est pas moi.

    JE SUIS le Temps. Je ne le fuis pas.


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 17 Juin 2010 à 13:50
    Poétique et diablement rapide. On a l'impression d'avoir à courrir derrière lui. Un joli texte, dans lequel je retrouve ce thème tant apprécié de la nature, simple, nue, puissante et tranquille, en opposition avec les valeurs frivoles des hommes.
    2
    LoupdesNeiges Profil de LoupdesNeiges
    Samedi 19 Juin 2010 à 21:30
    Figure-toi que je n'avais pas vu ce dernier commentaire. Ce texte est un voeu, pieux, fait quand j'étais encore dans l'adolescence. Aujourd'hui je ressemble de plus en plus à ce maudit marcheur à oeillères, et en plus je ne marche même pas sur un beau chemin de campagne.
    Fichu temps qui passe, mais pourtant la Nature est toujours là, sous l'asphalte et le béton, et Elle a probablement tout son temps, Elle.
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