• Hiver : Chapitres suivants

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  • Au détour du chemin siégeait un grand rocher. Comme une dent pointue au milieu des sapins, il se dressait grisâtre, masse gigantesque.
    Planté dans les fougères et autres champignons, sa surface, curieusement, semblait douce au toucher.
    Baignant par sa base dans la moiteur propre aux sous-bois, il offrait au soleil une pente, où pouvait s’ébattre l'ombre des résineux. Une source sourdait à ses pieds, jetant sur un roc plus petit sa froide pureté, se perdant ensuite dans la mousse.
    Des mains blanches, longues et fines, sans tressaillir, formèrent une coupe et recueillirent le précieux élément ; puis elles s'élevèrent, se portant à des lèvres délicates qui en burent le limpide contenu.

    Les mains redescendues, des manches soyeuses retombèrent par-dessus. Et de la bouche ouverte un chant profond et doux s'envola vers le ciel, comme jamais brise ne fit. Quand enfin il se tut, aussi mystérieusement qu'a commencé un rêve, la Reine se tourna et regarda ses gens.
    «Qui connaît ce grand mal dont l'emprise s'étend ? Quel est ce voyageur qui marche avec la mort ? Pourquoi mes arbres pleurent, et la terre soupire-t-elle ? Partout il faut guérir, étendre la main, ramener la vie ! Qui osera chercher le sombre visiteur ? Qui enfin croisera ses yeux pleins de colère ? Il suffit de suivre ses traces, blessures béantes ouvertes dans mon cœur, mais qui aura le courage d'une telle rencontre ? »

    Il y avait un Satyre qui crut pouvoir le faire. L'élégant fit courbette et salua sa Reine, et puis d'un pas léger marcha vers son destin, rythmant sa promenade en jouant de sa flûte. Il suivit le sentier descendant jusqu'au val, puis de ses pieds de bouc sauta de pierre en pierre, agile dans le tumulte du torrent qui grondait. Il savait que les Nymphes avait vu le vieil homme, à l'endroit où les eaux s'étendent et s'assagissent.
    Il atteignit la clairière mais crut s'être mépris : les arbres étaient tout noirs et l'herbe disparue.
    La piste était facile, elle descendait toujours vers l'aval du ruisseau, là où pleurent les saules où il devient rivière.
    La course était aisée, mais le galant voyait s’évanouir toute son assurance, en voyant les méfaits tout autour de lui. Enfin il s'arrêta, s'assit sur un vieux tronc couché dans la poussière, et pour s'encourager joua encore un peu.
    A la troisième note un corbeau arriva, le Satyre pris de peur, laissa son instrument tomber et demeura immobile.

    Un froid noir comme le vide s'empara de son corps, ses jambes prirent racine. Son sang se figeait dans ses veines : et pour cause, il gelait ! Quand il tourna sa tête, dans un dernier effort, il vit le vieux barbu et puis cela fut tout.
    Il lui sembla pourtant, un peu, juste auparavant, qu'engoncés dans ce masque ridé, presque une écorce, les yeux étaient las attendant une chose ; puis comme deux feuilles mortes les paupières s'abaissèrent tandis que le témoin sans un cri s'effaça.

    Le soleil lentement acheva sa journée, dispersant sa lumière aux faîtes des grands arbres, au loin sur l'horizon, minuscules buissons. Les ombres s'allongèrent dans la couleur orange que prend le crépuscule, inexorablement les teintes s'obscurcirent. Là-haut sur les alpages, un vent fouettant de vie avertit les chamois que s'éveille la nuit.
    Quand enfin le regard n'eut plus à s'abriter de ce souffle mordant, les étoiles une à une apparurent dans le calme revenu.
    Leur répondait à terre un feu revigorant. Mais ses braises n'éloignaient pas le froid qui prenait les cœurs, et l'assistance à grand'peine tentait de s'y réchauffer.

    De solides bergers avaient entendu dire qu'un doigt sombre et glacé pointait vers leurs troupeaux.
    «Le Vieux a quitté le fleuve, l'a pris un affluent. Il allait vers la mer, c'était tout aussi bien, maintenant il remonte et atteint les collines. Qu'allons-nous faire s'il arrive jusqu'à nous ? Faudra-t-il descendre les bêtes à couvert, de l'autre côté des montagnes ?
    - Et qu'est-ce qui nous dit que ce n'est pas vers là qu'il se dirige ? Partout où il passe, on dit que tout s'amenuise... et disparaît. La terre est pourrie, l'herbe brûlée. La Reine - que sa bénédiction toujours nous accompagne - a beau reprendre là où la toile s'est déchirée, le monstre un autre endroit va dénicher et mettre à sac!
    - Nous avons nos chiens, nos couteaux et nos bras. Défendons les pâtures et rejetons ce fléau !
    - Il dit vrai ! Armons-nous de nos torches, prenons tous nos bâtons, et descendons dès que sortira la lune. »

    A la lumière blafarde miroir du soleil, d'une lune bien entière, les plateaux s'étendaient révélant leurs limites.
    La troupe laissait derrière l'ombre de nombreuses crêtes tandis que par-devant, quelque part tout au bout, l'alpage descendait, parfois coupé de falaises.
    Les hommes de la montagne connaissaient leur domaine, le pas sûr et robuste, les torches à la main, accompagnant l'écho des aboiements des chiens.
    Ils allèrent, descendirent, atteignirent les premiers arbres. Mais là ils devinrent indécis. Sur les vastes hauteurs, à peine accidentées, la vue portait au loin ; mais ici les troncs noirs semblaient autant d'ennemis : au bout de quelques pas, on en vint à se dire que remettre au matin serait beaucoup plus sage. Il remontèrent donc, prirent un peu plus à droite, la descente est facile mais son contraire plus rude.

    Ils croisèrent un sentier, qu'ils ne reconnurent pas. Ils virent qu'il était large et sombre sous le rayon de lune, et sentirent une grande frayeur, telles des eaux folles, se répandre dans leurs poitrines.
    Le Terrible était probablement passé, et les attendait peut-être en haut de la pente. Et les moutons parqués, surveillés seulement par quelques-uns des plus jeunes, allaient lui offrir une occasion bien facile.
    Il leur fallait continuer à tout prix, vaincre leur peur et ressurgir sur le plateau.
    Quelques bêlements parvinrent, tandis qu'hurlait le vieux chien qu'ils avaient confié aux gardiens. Des cris encore, puis le lourd silence.

    Le chemin d'herbes sèches, aplaties comme par une harde immense de lourds animaux, conduisait les pasteurs qui cherchaient encore à se le nier, tout droit sur l'endroit qu'ils redoutaient le plus.


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  • Une petite cuvette qu'encerclaient des hauteurs, renforcées par un muretin de pierres sèches pour s'abriter du vent, servait de bergerie. Quand ils la rejoignirent, le ciel s'éclairait et la rosée limpide, à l'approche de l'enclos, semblait soudain figée, blanchissant le gazon.
    Les bêtes étaient bien là, et leurs gardiens aussi.
    Tout recroquevillés, comme par le froid saisis, au milieu d'une mer de laine silencieuse.
    Un froid terrifiant régnait encore ici, tandis qu'à l'horizon croassait un corbeau. Les bergers virent, qui leur fils, qui leur frère, reposer sans un geste sous un linceul de givre. Ils crièrent, pleurèrent, s'arrachèrent les cheveux, mais aucun d'eux n'osa s'avancer vers le sinistre cercle, encore moins continuer à suivre la douloureuse piste.
    Et pourtant, plus bas de l'autre côté des crêtes, par des cols élargis, on aboutit au val, abritant le village...

    Vingt des Centaures les plus puissants dévalaient la colline, bruyante cavalcade. Luisants de leur sueur, la barbe en bataille, ils agrippaient leurs arcs d'une poigne puissante. A l'appel de leur Reine, ils avaient répondu : depuis les terres lointaines, là où s'étend leur plate contrée, ils avaient galopé. Les bergers de leurs trompes alertèrent les leurs, qui quittant leur village, remontèrent le val et croisèrent la forte troupe.
    Plus rien dès l’abord ne la séparait du terrible Vieillard. Leur galop résonnant comme torrent furieux, au travers des sous-bois mélézins atteignirent bientôt jusqu’au oreilles du Vieux.
    Mais il ne fit pas mine de changer son chemin, et bientôt le sentirent les Centaures, qui scindèrent leur puissance pour former cercle autour de lui. Demeurant à distance ils frappèrent flèches sur flèches, mais à peine atteignaient-elles le cuir rêche et ridé de sa peau que leurs bois pourrissaient et que les pointes de bronze verdissaient soudainement.
    Le plus redoutable des Hommes-étalons chargea de son épée le béquillard en attente. Le fer en rouilla au premier choc, il n’y en eut pas de second. Voyant leurs efforts inutiles, ses compagnons tournèrent bride, rejoindre au plus vite la Reine.
    Au milieu de la clairière qu’il avait par son pourrissement lui-même ouverte, le Terrible se tint un moment, fixant le regard vitreux de son adversaire figé, tandis que volait le corbeau.

    La grande et belle Reine au milieu de son peuple reçut cette nouvelle et son cœur geignit. On proposa comme arme d’envoyer un Dactyle, un de ces génies de braise, maître de la flamme, mais la Reine savait que nul esprit, qu’aucun de ses sujets, que toutes les bravoures, quels que soient les haut-faits jamais ne suffiraient.

    « Votre Reine ira. »
    Tous protestèrent, à ses pieds se jetèrent, toutes ses créatures prêtes à périr pour Elle, mais par pitié, miséricorde pas leur Salvatrice !
    Pourtant rien n’y fit, et si la Reine ordonne nul ne désobéit.
    Elle marcha donc précédant tout son peuple, dont la foule grossissait à chacun de ses pas. Ils cheminèrent sur de riants sentiers, montant doucement au long de la forêt, mais les cœurs étaient lourds et le silence régnait.
    Ils sentirent bientôt comme un froid dans les airs, et la Reine leur intima de rester en arrière. Elle les regarda tous dans un dernier sourire, tandis que s’élevait un très profond soupir.
    Elle alla seule, pleine de majesté, affronter le Vieillard qui semblait s’y attendre, le corbeau à l’épaule.

    « Arrrièrrre Grrrande Rrreine ! Mon frrroid est absolu et mon sommeil oublie jusqu’au rrréveil !
    - Il me faudra avancer quand même.
    - Vos beaux yeux gèlerrront, vos mains se brrriserrront, et je ne pourrrais plus que contempler votrrre beau corrrps glacé !
    - Il me faudra malgré tout essayer. »

    Alors le Vieux si Terrible plia dans un effort crissant ses genoux cagneux comme bois pétrifié. Et ce fut à genou, en pose de suppliant, qu’il essaya une dernière fois de faire changer l’avis royal.
    « Pitié ma Rrreine ! N’avancez plus ! Je ne veux pas aussi vous voirrr pérrrir ! »
    De grosses larmes gelèrent presque instantanément sur les rides ligneuses de son visage pleurant. Mais la Reine avança, et sa main et son corps. Le Vieux ferma les yeux, et rabaissa la tête.
    Tendrement Elle posa sa main sur la broussaille que formaient ses cheveux. Sa peau devint plus blanche, du même lait que la Mort, et Elle sourit au Vieux, comprenant sa douleur.
    Elle prit de son fardeau, et tomba lentement, la glace se formant. Ses longs cheveux se démêlant, parurent flotter dans l’air, recouvrant son visage d’un voile mortuaire. Elle s’étendit enfin, d’un sommeil funèbre, ramenant sur ses seins, ses mains toutes blêmissantes.
    Il ne resta dès lors qu’un pauvre Vieux tout en pleurs, qui pleura sur la belle Dame endormie.
    Chacun de ses sanglots, au contact de la Reine, se métamorphosait, d’un lourd cristal de glace, en flocon si léger que le vent l’emportait.Le Vieux s’en aperçut, et fut tout étonné.

    La Neige naquit au monde, et il eut un espoir.
    Il comprit quelque chose, que sa malédiction n’était plus si totale. Partout où il irait, il amènerait le froid, magnifié par la Neige. Mais il repartirait, laissant à son éveil le Printemps assoupi. Alors Celle qui avait prit un peu de son terrible fardeau se réveillerait pour guérir à nouveau.
    L’Hiver reviendrait, dès lors il serait beau.


    Fin

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