• Une petite cuvette qu'encerclaient des hauteurs, renforcées par un muretin de pierres sèches pour s'abriter du vent, servait de bergerie. Quand ils la rejoignirent, le ciel s'éclairait et la rosée limpide, à l'approche de l'enclos, semblait soudain figée, blanchissant le gazon.
    Les bêtes étaient bien là, et leurs gardiens aussi.
    Tout recroquevillés, comme par le froid saisis, au milieu d'une mer de laine silencieuse.
    Un froid terrifiant régnait encore ici, tandis qu'à l'horizon croassait un corbeau. Les bergers virent, qui leur fils, qui leur frère, reposer sans un geste sous un linceul de givre. Ils crièrent, pleurèrent, s'arrachèrent les cheveux, mais aucun d'eux n'osa s'avancer vers le sinistre cercle, encore moins continuer à suivre la douloureuse piste.
    Et pourtant, plus bas de l'autre côté des crêtes, par des cols élargis, on aboutit au val, abritant le village...

    Vingt des Centaures les plus puissants dévalaient la colline, bruyante cavalcade. Luisants de leur sueur, la barbe en bataille, ils agrippaient leurs arcs d'une poigne puissante. A l'appel de leur Reine, ils avaient répondu : depuis les terres lointaines, là où s'étend leur plate contrée, ils avaient galopé. Les bergers de leurs trompes alertèrent les leurs, qui quittant leur village, remontèrent le val et croisèrent la forte troupe.
    Plus rien dès l’abord ne la séparait du terrible Vieillard. Leur galop résonnant comme torrent furieux, au travers des sous-bois mélézins atteignirent bientôt jusqu’au oreilles du Vieux.
    Mais il ne fit pas mine de changer son chemin, et bientôt le sentirent les Centaures, qui scindèrent leur puissance pour former cercle autour de lui. Demeurant à distance ils frappèrent flèches sur flèches, mais à peine atteignaient-elles le cuir rêche et ridé de sa peau que leurs bois pourrissaient et que les pointes de bronze verdissaient soudainement.
    Le plus redoutable des Hommes-étalons chargea de son épée le béquillard en attente. Le fer en rouilla au premier choc, il n’y en eut pas de second. Voyant leurs efforts inutiles, ses compagnons tournèrent bride, rejoindre au plus vite la Reine.
    Au milieu de la clairière qu’il avait par son pourrissement lui-même ouverte, le Terrible se tint un moment, fixant le regard vitreux de son adversaire figé, tandis que volait le corbeau.

    La grande et belle Reine au milieu de son peuple reçut cette nouvelle et son cœur geignit. On proposa comme arme d’envoyer un Dactyle, un de ces génies de braise, maître de la flamme, mais la Reine savait que nul esprit, qu’aucun de ses sujets, que toutes les bravoures, quels que soient les haut-faits jamais ne suffiraient.

    « Votre Reine ira. »
    Tous protestèrent, à ses pieds se jetèrent, toutes ses créatures prêtes à périr pour Elle, mais par pitié, miséricorde pas leur Salvatrice !
    Pourtant rien n’y fit, et si la Reine ordonne nul ne désobéit.
    Elle marcha donc précédant tout son peuple, dont la foule grossissait à chacun de ses pas. Ils cheminèrent sur de riants sentiers, montant doucement au long de la forêt, mais les cœurs étaient lourds et le silence régnait.
    Ils sentirent bientôt comme un froid dans les airs, et la Reine leur intima de rester en arrière. Elle les regarda tous dans un dernier sourire, tandis que s’élevait un très profond soupir.
    Elle alla seule, pleine de majesté, affronter le Vieillard qui semblait s’y attendre, le corbeau à l’épaule.

    « Arrrièrrre Grrrande Rrreine ! Mon frrroid est absolu et mon sommeil oublie jusqu’au rrréveil !
    - Il me faudra avancer quand même.
    - Vos beaux yeux gèlerrront, vos mains se brrriserrront, et je ne pourrrais plus que contempler votrrre beau corrrps glacé !
    - Il me faudra malgré tout essayer. »

    Alors le Vieux si Terrible plia dans un effort crissant ses genoux cagneux comme bois pétrifié. Et ce fut à genou, en pose de suppliant, qu’il essaya une dernière fois de faire changer l’avis royal.
    « Pitié ma Rrreine ! N’avancez plus ! Je ne veux pas aussi vous voirrr pérrrir ! »
    De grosses larmes gelèrent presque instantanément sur les rides ligneuses de son visage pleurant. Mais la Reine avança, et sa main et son corps. Le Vieux ferma les yeux, et rabaissa la tête.
    Tendrement Elle posa sa main sur la broussaille que formaient ses cheveux. Sa peau devint plus blanche, du même lait que la Mort, et Elle sourit au Vieux, comprenant sa douleur.
    Elle prit de son fardeau, et tomba lentement, la glace se formant. Ses longs cheveux se démêlant, parurent flotter dans l’air, recouvrant son visage d’un voile mortuaire. Elle s’étendit enfin, d’un sommeil funèbre, ramenant sur ses seins, ses mains toutes blêmissantes.
    Il ne resta dès lors qu’un pauvre Vieux tout en pleurs, qui pleura sur la belle Dame endormie.
    Chacun de ses sanglots, au contact de la Reine, se métamorphosait, d’un lourd cristal de glace, en flocon si léger que le vent l’emportait.Le Vieux s’en aperçut, et fut tout étonné.

    La Neige naquit au monde, et il eut un espoir.
    Il comprit quelque chose, que sa malédiction n’était plus si totale. Partout où il irait, il amènerait le froid, magnifié par la Neige. Mais il repartirait, laissant à son éveil le Printemps assoupi. Alors Celle qui avait prit un peu de son terrible fardeau se réveillerait pour guérir à nouveau.
    L’Hiver reviendrait, dès lors il serait beau.


    Fin

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