• Le retour de la Lumière
    Il vécut une vie d'Homme, et comme toi, il passa par des doutes et des espérances, et de nouveaux doutes.
    Il pensa mettre un terme à sa vie, et là c'eut été abandonner la lutte, rejoindre l'Ombre, admettre la toute-puissance du seul néant, et sans le savoir, accorder la victoire à Ragnar, y renonça donc, y repensa, puis accepta son destin.
    Et son destin fut de mourir à cette vie, pour renaître Gardien. Gardien des Portes. Il retrouva son île, sa force, ses armes. Il retrouva Veya, et ils ne se quittèrent plus.

    Pendant son absence, les sujets du Monde Blanc avaient dû se retirer en hâte du front que constitue la terre des Hommes, et affaiblir l'aide qu'ils pouvaient leur amener face aux Ombres, pour garder l'île eux-même. Mais qui pouvait remplacer le Gardien ?
    Ils durent s'y mettre à plusieurs, pour défendre les Portes mêmes du Gwenwed, menacé d'une invasion. Et ce fut heurts et victoires, défaites et beaucoup, beaucoup de sang perdu.
    Pendant ce temps, sur la terre des Hommes, les puissances de l'Ombre étaient pratiquement libres de pousser l'humanité au suicide, à l'angoisse, au désespoir et à la folie.

    Car la finalité de l'Ombre, a toujours été, et sera toujours, de ne pas admettre que la Création puisse devenir parfaite. Ayant renoncé à la perfection de l'Etre, ceux de l'Ombre crurent en une autre perfection: celle du Néant absolu.
    Leur but avoué est de détruire le Gwenwed, détruire le monde des Hommes, détruire la Lumière même, puis, enfin, se détruire eux-mêmes, pour qu'il ne reste rien. C'est leur choix, nous le respectons, mais il est terrible, et nous menace tous.
    Le Gardien était une image de perfection. En envoyant ses adversaires vers le monde du doute, celui des Hommes, il nous donnait une chance de les changer, et de les pousser à renoncer à la destruction.
    Si le Gardien, invincible, peut être vaincu, c'est par sa propre faiblesse, parce qu'il a douté de sa propre mission. O combien plus facile est-ce pour les Ombres de faire douter les humains.
    Sans aide de notre part, ils finiraient par renoncer eux aussi à la Lumière. C'est ce qui faillit arriver, jusqu'à ce que le Gardien revienne et que nous pûmes à nouveau intervenir ici-bas. Alors la Lumière put briller plus forte sur ce monde-ci, dans lequel tu vins au monde, Ingrid.    


    Préparation    
    L’arme était magnifique. Admirablement légère et souple, comme d’or, mais plus solide que l’acier. Il la soupesait, et de la manier ainsi, des souvenirs d’avant une vie revinrent en désordre. Des sensations oubliées d’excitation, de combats, remontèrent en lui comme de puissants prédateurs surgissant du fond de la mer.
    Cela l’effrayait presque.
    « Tu es né pour le combat, n’ai pas peur de ces impressions qui te paraissent nouvelles. C’est ta personnalité réelle qui ressurgit. Et c’est un plaisir de te retrouver, égal à toi-même ! »

    Le nain me regardait, juché sur une souche d’arbre, l’air mi-goguenard, mi-attendri.
    « Mais bon sang, il va me falloir te faire redécouvrir l’escrime ! Tu as l’air d’un cochon qui voudrait marcher sur deux pattes !
    - Oh hein ! Si tu crois que c’est facile après toute une vie d’absence… »
    Veya riait et son sourire était comme un scintillement pour le cœur de Heimdall.
    En fait la plaisanterie de Fenryr ne l’avait absolument pas touché. Il se sentais bien au milieu d’eux et la perspective de redécouvrir des forces cachées en lui lui semblait un haletant défi.
    «  Et quand pourrais-je enfiler l’armure ? »

    Le nain fit mine de se gratter son épaisse moustache aux couleurs de châtaigne.
    « Patience, mon ami ! Un tel honneur se mérite. Il va te falloir t’entraîner pas mal avant de pouvoir être digne de ta panoplie. Sais-tu que le casque à lui tout seul fut créé d’un rêve du Maître forgeron ? Qu’il a fallu une armée de nains se relayant sans arrêt pendant un temps formidablement long pour le marteler et le forger tandis qu’il irradiait sur la lave en fusion ?
    - Fenryr !
    - Euh oui Belle Dame ? »
    Il avait perdu son expression de sagesse mystérieuse dès que la douce mais profonde voix de Veya l’avait interrompu.
    « Ne crois-tu pas que comme l’épée, l’armure et le casque pourraient ramener en lui ses anciens souvenirs de manière encore plus efficace ?
    - C’est… C’est possible, mais il risque de ne plus avoir besoin de mes leçons alors… »


    La bataille
    « Heimdall réapprit tout ce qu’un guerrier devait savoir, et au-delà, sous la direction de son ami et maître d’arme, Fenryr le Nain. Il apprit aussi qu’il n’aurait à dégainer son épée que sept jours par an. Mais que durant ce temps il ne la rengainerait jamais et que tous les risques étaient possibles.

    Quand vint le premier jour de l’affrontement depuis son retour, l’Ennemi ignorait encore que le Gardien était à nouveau là.
    Quinze Jitls chargés d’établir une tête de pont arrivèrent dans un navire. Ils furent éparpillés lestement. Heimdall était sûr de sa force.
    - Les Jitls ?
    - Des êtres de forme humaine mais à la peau, à la chevelure et à la barbe vertes comme les feuilles. Cela ne te rappelle rien ? »
    Elle eut l’impression qu’Ounri-le-Loup-Blanc lui fit un clin d’œil. Sa voix mélodieuse reprit dans la tête d’Ingrid.

    « Le second jour fut pourtant fatal. C’est Ragnar en personne, le plus terrible guerrier de l’Ombre qui vint. Et il n’était pas seul. La sorcière Magran l’accompagnait.
    Elle lança un geis, un sort, qui devait obliger Heimdall à venir se battre avec Ragnar. Mais ceci n’était qu’une partie du plan. Ragnar ne bougerait pas du navire, et Heimdall serait obligé de venir le chercher, en quittant l’île et son pouvoir…
    - Je m’en souviens ! Le rêve ! La plage, la barque et tout le reste !
    - Oui, oui… Et tout le reste. Pour contrer ce terrible sort, il fallut l’intervention de la magie de Veya.
    - De Veya ? Mais…
    - Tu commences à comprendre, Ingrid. Veya força Ragnar à débarquer sur l’île.
    Magran ne put répondre, elle n’était pas assez folle pour risquer d’entraîner des tabous et des obligations paradoxaux qui pouvaient aboutir au chaos total.
    Mais Ragnar ne se démonta pas. Il mit pied à terre, dégaina son glaive, mais en frappa Veya et non le Gardien. Son devoir était rempli et son honneur sauf, et il put repartir la tête haute. Il n’avait pas l’intention de se laisser entraîner dans un duel perdu d’avance avec Heimdall. Celui-ci d’ailleurs, complètement pris au dépourvu, tentait inutilement de retenir le sang qui abandonnait la Déesse du Printemps laissée sans vie… Et un geis flottait toujours sur lui.
    - Mais dans mon rêve… Veya, c’était… »


    Interlude
    Ingrid ne put achever sa phrase. Un bruit de pas écrasant les feuilles et les herbes se faisait entendre. Ounri disparut dans les fourrées.
    La fille était complètement bouleversée par ce qu’elle entrevoyait. Le flot de pensées divergentes réapparut. Elle était pâle à mourir. Un randonneur tardif déboucha sur la clairière. La voyant ainsi, il fut inquiet et en même temps, charmé de sa beauté délicate.
    « Tout va bien mademoiselle ? »
    L’homme devait être un peu plus âgé qu’elle, les cheveux blonds coupés courts mais avec une barbe bien taillée. Il ne manquait pas d’une certaine élégance, pensée qui sembla incongrue au beau milieu du chavirement mental qu’était en train de subir Ingrid.

    La voix se fit plus pressante :
    « Est-ce que vous avez besoin d’aide ? Vous vous sentez mal ?
    - Euh non… ce n’est rien, merci. Juste un mauvais passage. Un… Un étourdissement voilà !
    - Vous pouvez dire que vous m’avez fait peur. Vous aviez l’air si pâle.
    - Je vous assure, cela va mieux maintenant »
    Elle avait terriblement envie d’entendre - était-ce le bon mot d’ailleurs - la suite du récit de Ounri, mais à le voir si proche, elle n’avait pas tellement le désir que ce bel inconnu sorti de nulle part reparte. Et il faut dire que c’était réciproque.
    « Bon. Bien… Je ne vais pas rester plus longtemps… Il se fait tard et le soleil n’en a plus pour longtemps.
    - Ah ?…
    - Encore que je vais repartir inquiet après vous avoir vue dans cet état, toute seule en pleine forêt. Au risque de vous paraître un peu lourd, je… »

    Ses manières raffinées, même si elles étaient en général redevenues de mode, ne manqua pas de l’impressionner encore plus favorablement.
    « Je ne me sentirais à l’aise que si je pouvais vous raccompagner, au moins jusqu’à ce que vous soyez dans un endroit plus fréquenté. »
    Que faire ? Pour une fois qu’un bel homme parlait autrement qu’en souriant stupidement comme pour une publicité de dentifrice ! Elle avait pendant si longtemps désiré rencontrer quelqu’un comme çà. A part Nidra, mais lui, c’était différent…
    Nidra !

    « Non, je suis vraiment désolée mais j’attends quelqu’un.
    - Ah… Bon, dans ce cas. »
    Il avait l’air vraiment d’être soudain désenchanté. Il avait sans doute cru à un rendez-vous galant.
    Il repartit non sans s’assurer encore de temps en temps qu’elle allait bien. Ingrid regretta aussitôt sa rudesse, mais elle devait revoir Ounri.


    Décision
    Le froid était mordant. Il pénètrait dans la chair, c’était comme si le blizzard hurlait en lui. Ses mains étaient collées à la garde de son épée. En face de lui, la tête gelée du Jitl le regardait encore de ses yeux rouges, démesurément ouvert.
    « Je t’en prie Gardien, garde courage. Nous n’allons pas la laisser seule là où se trouve maintenant. Nous partirons à sa recherche. Nous la retrouverons.
    - Fenryr… Oh Fenryr ! Deux ans déjà. Le Jour est revenu, et nous n’avons eu aucune nouvelle. Cela va être le septième matin. Matin ! Il n’y a plus ni nuit ni jour ici. Juste l’Hiver perpétuel. C’est la dernière chance d’y aller avant encore un an.
    - Tu ne peux pas y aller, tu le sais bien.
    - Pourrais-je, et toi-même, pourrons-nous encore longtemps vivre ici alors qu’elle n’est plus là ? Regarde, mais regarde donc Fenryr ! La glace a tout recouvert. La mort règne. Malgré tout j’attendrais. Encore. »

    Le matin, pâle lueur sur la mer, arriva. Fenryr était reparti, laissant le Gardien à sa propre lutte. A ses deux luttes : contre le nouvel assaut qui ne tarderait pas, et contre lui-même et son terrible désir de retrouver Veya.
    Mais la manœuvre de l’Ennemi fut encore plus terrible que tous les assauts des Enfers.
    Une barque apparut à l’horizon.

    Solitaire, elle paraissait vide. Lentement, elle glissa sur l’eau et s’arrêta sans un bruit contre la fine bande de sable qui restait visible entre la mer et la neige.
    Heimdall restait en alerte. Il attendit un moment. L’ennemi était-il invisible ? Il s’approcha prudemment de l’embarcation. Personne n’était tapi à bord. Et puis soudain il comprit tout le stratagème.
    La barque était là, terrible tentation lui offrant le passage tant désiré vers l’Autre rive, vers la terre des Hommes.
    Il lutta. Lutta toute la journée. Il savait que ce long jour prendrait fin, et avec lui le danger. Il lutta jusqu’au bout. Jusqu’à avant la dernière minute avant la fermeture fatidique entre les mondes.

    Alors il succomba.


    2 commentaires
  • Veya
    « Tout te semble-t-il comme il le faut ? »
    La question est vraiment superflue. Les mains sur le balcon de bois, je feins d'admirer les nuages blancs sur la mer, qui se perd dans l'infini. Je n'ose même pas me retourner, tant j'ai peur que comme une bulle de savon, tout ceci n'éclate et ne disparaisse.
    La déesse - mais le mot me fait trop penser à l'une de ces statues grecques, belles mais froides comme le marbre dans lequel elles sont taillées - s'est entretenue avec moi, et me demande si tout va bien !
    Je risque un oeil. Elle est toujours là, ce n'est pas un mirage.
    « Je ne sais quoi dire... en fait... euh »
    Comme réponse, c'est drôlement bien réussi.
    « Tu ne te demandes plus qu'est-ce que tu fais ici ?
    - Tout est si... si enchanteur ici, que j'avoue que je n'éprouve pas le besoin de poser des questions.
    - Certes, le cadre est agréable, et j'espère l'être aussi. »

    A ce discours, je manquais de m'étrangler. Mais bien sûr qu'elle l'est !
    « J'ai vu tout à l’heure bien des fleurs égayer mon chemin, mais elles se sont aussitôt fanées lorsque j'ai vu vos yeux. »
    Mais d'où avais-je bien pu sortir une telle tirade moi ?
    Elle rit. « Et bien ! Si en si peu de temps tu te trouves déjà mieux au point  d'être poète, tant mieux. Mais j'aimerais te dire deux choses : d'abord, tutoie-moi comme je le fais pour toi, car nous sommes égaux tous les deux, et ensuite, sache bien que malgré toute la beauté de cette île », elle rougit, « et puisque tu le dis, malgré ma présence, tout n'y est pas toujours simple et agréable.
    - Difficile à croire.
    - Il vaut mieux que tu le saches tout de suite. Tu n'es pas encore au paradis. »

    Le... paradis ? Mais au fait, c'est vrai que tout ici est merveilleux, on dirait un Eden, c'est si beau...
    Que je ne me suis même pas demandé où je suis !
    « Attends un peu ? Tu n'es pas un mirage, tu ne vas pas disparaître comme çà, et tout le reste avec ?
    - Rassure-toi, dans l'instant présent, rien ne peut nous menacer, toi ou moi, et l'île toute entière est en sécurité. »


    La clairière
    Elle en pleurait maintenant. « Comme une gamine » pensait-elle.
    « Comme un ange » lui répondit une autre pensée.
    Ingrid releva la tête. Non, il n'y avait personne. Elle ne savait plus si elle avait parlé tout haut.
    « Voilà que je perds la tête maintenant !
    - Mais est-ce vraiment la tienne ? »
    Elle envoya le journal valser au milieu de la clairière.
    « Mais qu'est-ce que c'est que tout çà à la fin ! »

    Un bruissement, en provenance des fourrés la calma aussitôt. Mon Dieu, si quelqu'un avait encore été témoin... Un magnifique chien blanc aux longs poils sortit tranquillement de sous les buissons, alla vers le journal, le renifla, et le pris dans sa gueule.
    « Le chien ! Allons le chien ! Rapporte le cahier, rapporte ! »
    Ingrid redoutait qu'il ne le déchiquète. Celui-ci se contenta de la regarder en émettant un petit glapissement. « Allons, gentil chien... »
    Elle n'osait pas se lever. Toujours se méfier des apparences. C'est Nidra qui l'avait dit. Le chien émit effectivement un grognement à ce moment-là, et sembla s'éloigner, toujours avec le cahier dans sa gueule.
    « Il ne t'a pas dit de te méfier aussi de ce qu'il peut dire ? »

    A nouveau une pensée totalement incongrue. Et le chien ?
    « Bon, après tout, tu es peut-être bien aussi gentil que tu es beau, mon chien ! »
    Elle allait se lever. Le chien accourut vers elle, et elle ne put s'empêcher de reculer légèrement. Mais le chien déposa simplement le journal - intact - à ses pieds, et s'assit à son tour, regardant Ingrid, assise sur une grosse pierre plate. Elle reprit l'objet.
    « Brave toutou, va !
    - Brave, peut-être, mais « toutou », merci !
    - Mais je perds la boule moi ou quoi ? Qui pense, là ? C'est moi ou quelqu'un d'autre ?
    - Ingrid, je te pris, un petit effort. Je ne vais quand même pas aboyer, non? Tu risquerais de ne pas franchement comprendre.
    - Tu... C'est toi que j'entends dans ma tête ?
    - C'est pas trop tôt. Bonjour, moi c'est Ounri-le-Loup-Blanc, serviteur.
    - Non ?
    - Je n'allais pas m'appeler Ounri-le-Loup-Noir, non?
    C'est déjà pris par Gohnn, le caniche de Nidra.
    - Le... caniche ? Tu as bien vu ses canines, Ounri ? (Voilà que je discute avec un chien qui se prend pour un loup maintenant).
    - Pire, je les ai déjà senties !
    - C'est sûr que si tu l'as appelé comme çà, il n'a pas dû aimer... Bon, puisque je suis en plein délire, tu vas peut-être pouvoir m'expliquer certains mystères ?

    Dans la clairière, alors que les ombres s'allongent, une jeune femme aux longues nattes rousses, assise sur une pierre moussue, reste yeux dans les yeux avec un beau chien couleur de neige. Au loin passe un camion, sur la route. Un autre chien hurle à la mort.


    Le Gardien
    Il était une fois une île, qui servait de passage, entre le Gwenwed, le « Monde Blanc », siège de la Lumière et le Monde des Ombres.
    Ce passage était infranchissable, hormis une fois par an, pendant sept jours. Les habitants du Gwenwed donnèrent donc mission à l'un des leurs pour garder cette île. L'île était merveilleuse, et le Gardien passait une agréable vie tout le long de l'année, jusqu'à la semaine fatidique, durant laquelle il devait monter la garde sur la plage.
    Tirant sa force de l'île même, le Gardien y était invincible. Ceux des Ombres envoyèrent leurs plus grands champions, qui tous, furent vaincus. C'est alors que Loki, le plus malin, décida de venir affronter en personne le Gardien.
    Mais au lieu de se précipiter sur la berge pour le combattre, il resta dans sa barque et commença à lui parler de la terre des Hommes. Il réussit par sa langue de miel et sa ruse, à attiser la curiosité du Gardien.
    Loki repartit, mais le doute qu'il avait semé dans l'esprit du Gardien le travailla toute l'année. L'île ne semblait plus lui apporter la plénitude. Elle avait beau avoir été créée par Veya, princesse du Printemps Incarné, elle avait beau se laisser toujours découvrir de nouveaux sentiers que le Gardien n'avait jamais foulés, celui-ci ne pensait plus qu'à la terre des Hommes.

    Veya en fut si triste et si inquiète qu'elle vint elle-même sur l'île. Mais il était déjà trop tard. Loki était revenu, avait pu persuader le Gardien de l'accompagner au large, et là, le terrible Ragnar le mit à mort. La dernière chose qu'aperçut le Gardien, coupé de la force qu'il tirait de l'île, fut le visage en pleurs de Veya. Loki n'avait pas menti : le Gardien alla s'incarner sur la terre des Hommes. Il avait tout oublié, si ce n'est ce visage qu'il chercha partout, et ne trouva jamais.

    Jusqu'à ce jour où il tomba à l'eau et s'y noya.


    Heimdall
    « Tu ne te souviens de rien ?
    - Je devrais me souvenir de quelque chose ?
    - Tu ne te demandes pas comment tu t'es retrouvé sur cette plage ?
    - Attends... Je crois... J'avais l'impression que j'aurais dû avoir mal.
    - Tu as eu mal. Terriblement mal. Tu es passé à travers la mort, Heimdall.
    - Je suis... mort?
    - Tu as franchi le dernier voile de la réalité de la terre des Hommes.
    - Tu m'as appelé comment ?
    - Heimdall, te souviens-tu des sanglots de Veya ? »

    C'est comme si un barrage avait explosé, un torrent de souvenir se répand et noie mes pensées. D'abord toute une vie, grise, terriblement inutile mais où toutes les petites lueurs d'espoir qu'on a ensuite rejetées parce que « çà ne tient pas debout » apparaissent comme autant de phares puissants dans un océan démonté.
    Ma tête tiendra-t-elle face à tout cela ? Veya me regarde, son doux sourire m'apaise un peu. Elle est quand même inquiète. Des milliers d'ombres m'ont caché la Vérité, mais mon cœur le savait, il le savait ! Comment s'appelait cet homme qui resta accoudé au bastingage du ferry ? Quelle importance ! Mais le monde était si triste...

    « Le Gardien, c'est moi ?
    - Tu l'as dit.
    - Maintenant, tu vas rester avec moi sur l'île ?
    - Ragnar pourra-t-il mettre le doute entre nous deux ?
    - Il faudrait qu'il ait ton visage.
    - Rien n'est sûr Heimdall, mais quel que soit l'avenir, j'ai confiance en toi. Tu es resté fidèle même dans la confusion du monde des Hommes. Finalement, tu as pu revenir. Ragnar pensait que tu ne pourrais plus que te perdre et devenir à ton tour une ombre.
    - Maintenant, quoiqu'il advienne, les Portes seront défendues. »

    6 commentaires
  • La peur n'est pas une bonne conseillère...
    « Ne te laisses pas décourager par les apparences » il caressait en même temps la bête.
    « Ce chien n'est pas si méchant qu'il n'y paraît... Vas-y, touche-le ! »
    Ingrid avança prudemment la main. Le chien-loup ne broncha pas.
    « Tu te rappelles la première fois que je t'ai adressé la parole ? A voir ta tête, on aurait dit que j'étais un détraqué !
    - Avec un chien comme celui-ci (elle le gratifia d'une caresse, encore peu rassurée à l'égard de l'animal) et un maître comme celui-là, il y avait bien de quoi avoir peur non ?
    - J'avoue que je peux sembler assez étrange, mais pour qui sait m'écouter, il découvrira que je suis plus proche peut-être que son propre voisin. »

    Elle ne l'avait plus revu depuis sept ans. A l'époque, elle avait eu une sacré frousse et évita pendant longtemps de retourner en solitaire dans les bois. Elle en avait même voulu à ses rêves : après tout, à vivre dans un monde imaginaire, et à force d'y croire, on ne se rendait même plus compte des dangers réels. Du coup, elle y fit moins attention, puis elle les oublia.
    Il y a quelques jours, elle l'avait à nouveau rencontré, toujours le même ; mais son air de mystère, ses vêtements sombres, sa canne, et il faut bien l'avouer, son charme d'homme mûr l'avait attiré, peut-être parce qu'elle-même avait changé depuis.
    Il y a sept ans, il lui était apparu un peu comme l'ogre des contes de son enfance. Aujourd'hui, il était plutôt fascinant. C'était en ville, à la sortie de son travail qu'elle l'avait aperçu - sans son chien - et il l'avait aussi reconnu. Ils ont discuté, et lui a proposé de se revoir. Et ils étaient là, au soleil d'une belle matinée de samedi, sur la terrasse d'un agréable bar qui dominait le fjord.
    « Un jour il faut savoir renoncer à l'enfance, et accepter de se lancer dans le grand inconnu. Le monde tel qu'il est n'est-il pas beau ? Pourquoi essayer d'en inventer un autre ?
    - J'étais jeune encore. Mais je crois que si ce jour-là tu ne m'avais pas un peu secouée, je serais encore à soupirer sur un vieux cahier raturé. Mais toi, dis-moi, tu n'as pas beaucoup vieilli en sept ans ? »
    Ses yeux semblèrent briller une fraction de seconde.


    ...encore que
    La plage! Elle me dit quelque chose... Mais elle n'a rien de froid.
    L'eau clapote sur le sable... Le cor, le cor résonne ! Je me tourne vers... Lui !
    Mais il n'existait plus ! Pourquoi veut-il encore me faire souffrir ?
    Il a toujours son armure d'or. Il me regarde, mais il ne semble pas entendre mes paroles. Au contraire, il me sourit, derrière les protections de son casque. Il s'appuie sur la garde d'une épée, qui semble d'or aussi. Et il regarde vers la mer.
    Une barque arrive. C'est LA barque. Mais il n'y a pas les trois barbus dedans. Il y a un guerrier, en noir et argent, aux cheveux noirs, l'air mauvais. A côté de lui, il y a aussi une femme.
    Elle ne bouge pas, lui paraît impatient :
    « Viens, mesurons-nous à égale force, au-delà de la mer ! Heimdall le Grand serait-il aussi Heimdall le lâche ? »
    A côté de moi, je le sens tressaillir sous l'insulte, mais il me regarde... Je crois que je lui souris, et il me sourit à nouveau.

    En face, sur la barque à la proue de serpent, la femme lève soudain la main droite : « Que la lâcheté et la honte se répandent sur toi, Heimdall, si tu n'oses pas croiser le fer avec Ragnar ! »
    Cette fois, je sens qu'il a besoin d'aide. « Et que la vermine fasse tomber ta main droite, Ragnar, si tu ne viens pas te battre sur cette île ! »
    Je ne sais même pas d'où sont venus les mots. Mais je crois que c'est moi qui les ai prononcés. Il vient. C'est un vrai colosse, il dégaine son épée, mais le guerrier d'or paraît absolument invincible. L'autre enrage, il se tourne vers moi... tout se brouille.
    « Mon épée est rougie du sang de son ennemi, peu importe que cela ne soit pas le tien Heimdall, elle peut sans honte rentrer dans son fourreau. J'ai rempli le devoir que j'avais envers le sort de Veya. Tant pis pour elle. »


    Nouveau réveil
    Heimdall. Il s'appelle Heimdall. Ingrid ne cessait de revoir la scène de son rêve. Tout avait paru si clair, si proche, si vrai ! Pourtant elle avait renoncé à chercher, à comprendre, voilà sept longues années.
    Non, elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas tout à nouveau remettre en question !
    « Un psy, d'urgence ! Il faut que je voie Nidra. Lui et ses réflexions bizarres, il pourra trouver qu'est-ce qui cloche dans ma tête. »
    Il lui avait laissé son numéro de téléphone. Enfin, elle ne pouvait pas l'appeler à cette heure de la nuit pour un simple cauchemar...
    Le flot de pensées désordonnées s'arrêta net.

    Un cauchemar ? Mais elle n'appelait pas ses rêves comme cela lorsqu'elle était plus petite ! Il lui avait sourit, et ce sourire la confortait, dans cet univers étrange. Alors que dans cette réalité familière, hier, sur la terrasse, l'étrange sourire de Nidra avait quelque chose d'angoissant.
    Elle se leva alors, alluma la lampe de chevet, ouvrit une armoire, fouilla un moment et en ressortit un carton. Elle l'ouvrit. Dedans, il y avait plusieurs vieux souvenirs, et aussi un cahier. Malgré tout, elle ne l'avait jamais jeté. Au petit matin, la lumière s'éteignit enfin. Nous étions dimanche. Vers midi, elle alla prendre son vélo, et sortit en trombe de la petite ville.

    Automne. La douceur du soleil à travers les arbres. Elle était là, comme avant, assise au centre de la clairière, son précieux journal ouvert. Et tous les rêves qui l'avaient marquée. Dans l'un d'eux, le guerrier à l'armure d'or était agenouillé sur une plage, et entre ses bras, une femme, très belle, très pâle aussi, dont le sang se confondait avec la couleur de ses cheveux.

    ... Donc la suite

    4 commentaires
  • L'expérience surnaturelle d'un marcheur le temps d'un sentier.
    Ce marcheur doit n'être là, à l'origine que pour atteindre une destination.
    Il va l'atteindre.
    Mais ce qu'il prend pour un raccourci va l'amener bien loin.
    Au pays des contes. Juste la durée d'un rêve.

    Lire la suite...


    2 commentaires
  • SAFARIOMatière à réflexion et matière à poésie.
    Regards sans chercher à se cacher les yeux, sur les choses qui nous entourent et parfois nous étouffent.


    L'actualité vu par un poète ? Cela existe. 
    Vous ferez en même temps un détour en divers coins de Bretagne, petit voyage subtil au pays de la mer et de la lande.

    CE BLOG N'EST MALHEUREUSEMENT PLUS EN ACTIVITE, il n'empêche que mon appréciation reste valable...

     

     


    2 commentaires